Dietrich par sternberg
Quand la femme prend le pouvoir
BIEN QU'ALLEMANDE, ELLE REFUSE DE TOURNER POUR LES NAZIS
Aujourd’hui, seuls les passionnés de cinéma en noir et blanc se souviennent encore de Marlène Dietrich dont Jean Cocteau disait « son nom commence par une caresse et fini par un coup de cravache. » ? Et pourtant, elle fut une déesse du septième art ! La Filmothèque du Quartier Latin lui consacre une rétrospective centrée sur sa collaboration avec Josef von Sternberg, le cinéaste qui, en sept films, fit d’elle une icône absolue du cinéma.
Tout commence avec L’Ange bleu, dans lequel une jeune actrice allemande encore peu connue se métamorphose en femme fatale, aussi fascinante qu’indifférente, parfois cruelle. Dietrich avait déjà fait une apparition dans La Rue sans joie de Georg Wilhelm Pabst, aux côtés d’une autre légende, Greta Garbo. Deux actrices qui allaient bientôt conquérir Hollywood et incarner, chacune à sa manière, une nouvelle idée de la féminité. Fasciné par l’Orient et les univers exotiques, von Sternberg entraîne sa muse dans un ailleurs fantasmé, des États-Unis à l’Espagne, de la Chine à la Russie. Son cinéma se distingue par un expressionnisme baroque où la lumière et les décors jouent un rôle essentiel. Ses cadres, souvent surchargés d’objets, de voiles et de silhouettes, donnent naissance à d’impressionnantes compositions visuelles, toutes organisées autour d’une figure centrale : Marlène Dietrich.
Von Sternberg multiplie les artifices qu’elle utilisera par la suite
Le cinéaste façonne autour d’elle une aura énigmatique grâce à une utilisation méticuleuse de la lumière, notamment du célèbre Butterfly Lighting, cet éclairage plongeant qui souligne les pommettes et sculpte le visage. Mais loin de dévoiler entièrement sa muse, von Sternberg multiplie les artifices pour entretenir le mystère. Derrière les voiles, les fumées et les brumes, Dietrich se dérobe autant qu’elle s’offre au regard. Elle devient ainsi le fantasme cinématographique de son réalisateur, avant de séduire les hommes et les femmes du monde entier. Libre dans sa vie privée, elle entretient notamment une relation avec Mercedes de Acosta, poétesse et dramaturge américaine qui compta également Greta Garbo parmi ses conquêtes.
Le smoking comme manifeste
Dans la vie comme à l’écran, Marlène Dietrich cultive une allure singulière, empruntant volontiers au vestiaire masculin. Smoking, frac, pantalon : autant de vêtements qui deviennent, sur elle, les emblèmes d’une féminité affranchie des conventions.
Son apparition en smoking noir dans Morocco, tout comme son frac blanc dans Blonde Vénus, reste gravée dans l’histoire du cinéma. Dans ce dernier film, une autre séquence est devenue légendaire : chanteuse de cabaret, Dietrich surgit d’un costume de gorille au rythme de Hot Voodoo. Une apparition aussi extravagante qu’inoubliable, qui semble imprimer sa silhouette sur la pellicule pour l’éternité.
Une femme libre, bien avant son époque
Née Marie Magdalene Dietrich en 1901 à Berlin, dans une famille bourgeoise, elle rêve d’abord d’une carrière de violoniste avant de se tourner vers le théâtre, le cinéma et le cabaret. Elle grandit dans le Berlin bouillonnant de la République de Weimar, où les milieux artistiques cultivent une liberté de mœurs qui tranche avec les conventions de l’époque. En 1923, elle épouse Rudolf Sieber, avec lequel elle aura une fille, Maria Riva. Leur mariage ne les empêchera pas de mener des vies sentimentales indépendantes. Ils ne divorceront jamais. En 1992, Maria Riva publiera une biographie sans complaisance de sa mère, dévoilant notamment leurs rapports conflictuels et les nombreuses liaisons de l’actrice.
Une rencontre importante pour le 7é Art
La rencontre décisive survient en 1929. Josef von Sternberg choisit Dietrich pour incarner Lola-Lola, chanteuse de cabaret dans L’Ange bleu. Le film la propulse au rang de star internationale. Fasciné par sa présence, le réalisateur l’emmène à Hollywood, où la Paramount l’engage pour rivaliser avec Greta Garbo, alors égérie de la MGM.
Dietrich comprend très vite que son image constitue sa plus grande force. Un soir, elle se présente à une réception vêtue d’une casquette de marin, d’un blazer bleu et d’un pantalon blanc. L’effet est immédiat : elle fait sensation et les femmes d’Hollywood s’empressent de l’imiter. La Paramount, qui voyait jusqu’alors d’un mauvais œil son goût pour les vêtements masculins, change rapidement de stratégie et exploite désormais cette singularité. À l’écran, Marlène Dietrich incarne des personnages mystérieux, sensuels et sûrs de leur pouvoir, qui jouent avec les hommes et leurs désirs. Son accent allemand devient une signature, renforçant l’étrangeté et l’exotisme de ses personnages.
Une perfectionniste narcissique
Mais Dietrich n’est pas seulement une créature façonnée par un réalisateur. Elle connaît parfaitement son visage, maîtrise ses poses et sait comment capter la lumière. Passionnée de mode, elle intervient dans le choix de ses costumes, parfois au grand désespoir des costumiers. Robes somptueuses ou tenues masculines, elle brouille les frontières entre les genres et revendique une liberté encore exceptionnelle pour une femme de son époque.
Derrière la femme fatale se dessine une personnalité complexe : artiste, mère, séductrice, mais aussi femme engagée. Farouchement opposée au nazisme, elle prend la nationalité américaine en 1939 et se produit devant les troupes alliées pendant la Seconde Guerre mondiale. Lorsque sa carrière cinématographique décline, Dietrich se réinvente sur scène avec au piano Burt Bacharach. Sa voix rauque, ses robes scintillantes et ses manteaux spectaculaires font d’elle l’incarnation même du glamour.
Et von Sternberg dans tout cela ?
Après sa séparation artistique avec Dietrich, Josef von Sternberg peine à retrouver la magie de leurs années communes. Les conflits avec les studios se multiplient, les projets avortent et son caractère intransigeant contribue progressivement à lui fermer les portes d’Hollywood.
Il consacre la fin de sa vie à l’enseignement du cinéma et à la rédaction de ses mémoires, Fun in a Chinese Laundry, dans lesquels il revient sur ses rapports tumultueux avec l’industrie cinématographique. Il meurt le 22 décembre 1969 à Los Angeles, laissant derrière lui une œuvre aussi excessive qu’éblouissante. Dans ses mémoires, von Sternberg revendique avec insistance son rôle dans la création du mythe Dietrich. Mais où s’arrête le talent du réalisateur et où commence celui de son interprète ?
Il est certain que Dietrich lui doit beaucoup. Mais sans elle, aurait-il atteint une telle maîtrise de son art ? À travers leurs sept films, le cinéaste et son actrice ont construit un univers où la lumière et l’ombre, le désir et le mystère, la domination et la liberté ne cessent de se répondre. Von Sternberg croyait peut-être avoir inventé Marlène Dietrich. Elle aura surtout démontré qu’une muse pouvait échapper à son créateur et prendre le pouvoir sur sa propre légende.
Christian CHARRAT
Rétrospective Marlène Dietrich par Sternberg – Quand la femme prend le pouvoir – Du 28 octobre au 24 novembre 2026 La Filmothèque du Quartier Latin 9, rue Champollion, 75005 Paris Tél. : 01 43 26 73 75 lafilmotheque.fr