GUIDO CREPAX - galerie martel BRUXELLES
NOUS NOUS SOMMES TANT AIMÉ, VALENTINA...
Photo ci-dessus : Los Crudos Volpi , 2025, Aquarelle et pastel
L'incarnation du fantasme érotique d'un dessinateur
Photo ci-dessus : Scoiattoli, 2025, Aquarelle et pastel
Pour cette troisième exposition monographique de Guido Crepax, la galerie Martel est heureuse de vous présenter Nous nous sommes tant aimés, Valentina…, jusqu’au 11 avril 2026.
Il y a un demi-siècle, la France faisait la connaissance de Valentina Rosselli dans les pages de Charlie mensuel, la revue dirigée avec un goût très sûr par Wolinski, qui s’efforçait de rassembler le meilleur de la bande dessinée internationale. La maquette de Charlie copiait celle du mensuel italien Linus et c’est justement dans Linus que la longiligne Valentina est née, au mitan des années soixante, sous le crayon du milanais Guido Crepax.
Thierry Groensteen, historien de la bande dessinée et Correspondant de l’Académie des beaux-arts (Paris), nous raconte ses premiers émois face à l’héroïne de Guido Crepax. Les seins (plutôt menus) et les fesses (pleines et voluptueuses) de Valentina ne pouvaient manquer de faire forte impression sur le jeune homme que j’étais alors. Mais je me sentais aussi fortement interpellé par le regard de l’héroïne, ses yeux tour à tour plongés dans ceux du lecteur, tournés vers on ne sait quel abîme intérieur, baignés de larmes ou égarés par le plaisir. Des yeux immenses, aux pupilles claires, aux cils peu marqués, sur lesquels une frange d’ébène menace de faire tomber le rideau (je n’identifiais pas alors, comme modèle de cette coiffure à la garçonne, l’actrice Louise Brooks, figure culte du cinéma muet), centres de gravité d’un visage fréquemment non fermé par un cerne, qui étaient peut-être, en fin de compte, ce que Valentina possédait de plus nu, de plus éloquent, de plus émouvant.
Une pionnière dans la bande dessinée
À mesure que s’accumulaient les épisodes, on découvrait en outre que ce personnage, l’une des premières véritables femmes de premier plan dans la bande dessinée européenne, n’était pas que l’incarnation du fantasme érotique d’un dessinateur homme, mais une personne accomplie, dotée d’une biographie (l’une des planches exposées montre d’ailleurs comment un dessin prétendûment exécuté par elle en 1949, à l’âge de sept ans – en réalité de Caterina Crepax, fille de l’auteur – pouvait être remémoré vingt ans plus tard), exerçant le métier de photographe, professant des opinion trotzkistes, engagée dans une relation de couple de longue durée avec un critique d’art du nom de Philip Rembrandt, et qui deviendra mère d’un garçon, Mattia, en 1970…
Il correspond avec Louise Brooks, star du cinéma muet
Sans jamais cesser de publier d’autres livres, Crepax – avant de prendre congé de sa créature en 1995 sur un épisode au titre sans appel : Au diable Valentina – allait consacrer quelque 2 600 planches à suivre son héroïne, non seulement dans les méandres de sa vie mais surtout dans ceux, autrement plus tortueux, de sa psyche, de son activité onirique et fantasmatique. Les portes innombrables que l’on aperçoit dans ses dessins métaphorisent sans doute cette perméabilité entre le « réel » et ce « monde des songes et de la mémoire » dans lequel Valentina cherche asile quand elle « se sent perdue et renonce à espérer », comme il l’écrivit, pour la consoler, à Louise Brooks avec qui il échangea quelques lettres. Une perméabilité telle que le statut de ce qui est représenté est bien souvent, dans ses récits, indécidable.
Le sexe omniprésent et sous toutes ses formes
Dans ce Wonderland où Valentina, fille perdue, se réfugie, le dessin se suffit quelquefois à lui- même, comme dans La Lanterne magique, suite muette de 96 planches dessinée en 1976/77. Mais si le texte peut quelquefois s’absenter, le sexe, lui, tient généralement une place éminente, et Crepax, admirateur des Lumières et de L’Encyclopédie, en a exploré le catalogue complet : onanisme, bisexualité, hermaphrodisme, voyeurisme, sadomasochisme, bondage, doraphilie (c’est- à-dire le fétichisme de la fourrure, que glorifia Sacher-Masoch), zoophilie, rien ne manque, sans oublier le recours à toutes sortes d’objets libidinaux, d’accessoires que sa plume détaillait, ainsi que le mobilier, avec un soin descriptif extrême.
Il met en dessin aussi des textes littéraires
Homme cultivé et d’un grand raffinement, Guido Crepax a mis en dessin de nombreux textes littéraires : des classiques de l’érotisme comme Histoire d’O, Justine, Emmanuelle ou l’Histoire de l’œil de Bataille, qui fouettaient son imagination et dont il n’édulcorait en rien la crudité, mais également de la littérature fantastique (Dracula, Frankenstein, Docteur Jeckyll et Mister Hyde), se confrontant en outre à Homère, Kafka, Schnizler ou D’Annunzio, dans le même temps qu’il rendait hommage à des cinéastes tels qu’Ingmar Bergman ou Sergueï Eisenstein, à des artistes comme Alexander Calder, Vassily Kandinsky, Yves Klein, Henry Moore ou Andy Warhol, à des designers et à des musiciens.
Guido Crepax- Nous nous sommes tant aimés, Valentina… – Galerie Martel Bruxelles – 337 chaussée d’Ixelles | 1050 Bruxelles – Belgique – Tel : + 32 2 721 79 57 – galeriemartel.com