je voulais vivre
Milady-Adélaïde de clermont-tonnerre
La légende rencontre la femme
Elle est l’un des personnages les plus célèbres de la littérature française, et pourtant l’un des moins racontés. Milady de Winter traverse Les Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas comme une menace : manipulatrice, cruelle, dangereuse, vouée à disparaître. Avec Je voulais vivre, Adélaïde de Clermont-Tonnerre opère un déplacement décisif. Elle ne cherche pas à absoudre Milady, mais à la comprendre. Et, ce faisant, elle interroge la manière dont la fiction, comme l’Histoire, fabrique ses coupables.
L’enfance comme fracture
Avant même le couvent, avant la ruse et les masques, il y a un traumatisme inaugural. Une scène obscure, longtemps incomprise. La mère et la nourrice de la petite Anne sont égorgées. Le sens de cette violence lui échappe alors. Ce n’est que plus tard qu’elle comprend : sa mère a été violée. Et ce crime-là, indicible, entraîne vengeance et révolte. Clermont-Tonnerre fait de cet épisode un point d’origine silencieux, une fracture intime qui marque l’héroïne bien avant qu’elle ne devienne funeste aux yeux des autres. La violence masculine n’est pas ici une abstraction : elle est une expérience fondatrice, inscrite dans la mémoire.
Quand se taire devient une arme
Vient ensuite le couvent. Enfermée très jeune, Anne y apprend une leçon décisive : dans un monde d’autorité et de silence, la rébellion frontale est inutile. Elle observe, se tait, donne l’illusion de la soumission. Cette obéissance feinte devient son premier outil de survie. Sous les prières et la discipline, elle forge une intelligence stratégique qui ne la quittera jamais. L’auteure fait de ce lieu clos un laboratoire de pouvoir : celle que l’on appellera Milady y comprend que, pour obtenir ce qu’elle veut, il faut se conformer en apparence pour mieux résister.
Ce regard s’inscrit dans une œuvre cohérente. Journaliste, romancière, biographe, Adélaïde de Clermont-Tonnerre s’attache depuis ses débuts aux figures complexes, aux destins heurtés, aux zones grises. Son écriture élégante avance avec précision, attentive aux silences, aux non-dits, aux lignes de fracture. Elle ne cherche pas à expliquer, encore moins à plaider : elle fait surgir une vérité sensible. Chez elle, les mots sont une manière de rendre visible ce que l’Histoire a relégué dans l’ombre.
Un destin marqué au fer rouge
Plus tard, lorsque Dumas révèle que Milady a été marquée au fer – punie pour avoir aimé, stigmatisée dans sa chair – le destin est scellé. Le crime n’est pas encore commis ; la condamnation, elle, est déjà prononcée. Clermont-Tonnerre relit cette scène comme un basculement irréversible : une femme devient une menace dès lors qu’elle refuse la place qui lui est assignée. En arrière-plan, demeure toujours d’Artagnan, celui qui raconte, juge et construit l’histoire à sa mesure. Sa version, implicite mais persistante, se mue dans la légende. Deux points de vue divergents, qui installent le doute…
Devenue comtesse de Winter, Milady comprend parfaitement les règles du jeu. Sa beauté n’est pas un ornement, mais un outil. Lorsqu’elle piège d’Artagnan, le renversement est total. Ce qui, dans le roman de Dumas, relève de la trahison ou de la perfidie apparaît ici autrement : comme un affrontement de récits, où la voix masculine du héros s’impose longtemps comme vérité dominante. Je voulais vivre ne l’efface pas, mais le met à distance, révélant combien il a façonné notre perception de la femme.
Quand le sort s’acharne
Il y a aussi l’exil, l’Angleterre, la prison. Milady enfermée, surveillée, réduite au silence. Là encore, elle agit. Elle observe son geôlier, comprend ses failles, retourne la situation. Non par perversité, mais par nécessité. La romancière éclaire cette séquence comme l’une des plus violentes du roman de Dumas : une femme privée de tout pouvoir, à qui il ne reste que l’intelligence et la parole pour survivre.
Puis vient la fin. Un procès improvisé. Une condamnation expéditive. Une exécution hors du droit. Milady meurt jugée par ceux qu’elle dérangeait. Le récit relit cette disparition non comme une justice rendue, mais comme une élimination : celle d’un personnage trop complexe pour exister encore dans le récit des vainqueurs.
Entre mythe et réalité, le roman cultive volontairement le trouble. On ne sait plus très bien ce qui relève de Dumas, de l’Histoire, de l’imaginaire de l’écrivaine, ni même de la version imposée par d’Artagnan lui-même. Ce flou n’est pas une faiblesse, mais une position littéraire. Milady n’a jamais existé autrement que dans le regard des autres. En refusant de trancher, Clermont-Tonnerre la transforme en figure mouvante, insaisissable.
La plume, précise et sans complaisance, épouse cette tension constante entre domination et survie. Adélaïde écrit Milady comme une silhouette couture : lignes nettes, élégance dangereuse, maîtrise apparente. Chaque phrase est pesée, consciente que la moindre faiblesse peut être fatale.
Coupable de vouloir être libre
Mais le cœur du livre est ailleurs, dans ce titre d’une simplicité désarmante : Je voulais vivre. Non pas aimer, ni régner, ni triompher. Vivre. Un désir élémentaire, presque scandaleux pour une femme du XVIIᵉ siècle. Milady ne réclame ni indulgence, ni absolution ; elle revendique son droit à l’existence, à la révolte, à la liberté.
Et c’est peut-être là que le livre touche juste. Comme l’écrit Adélaïde de Clermont-Tonnerre : « Voici venu le temps d’écarter la légende pour rencontrer la femme. Même un personnage de fiction peut réclamer justice. »
À travers Milady, on se pose une question brûlante : qui a le pouvoir de faire d’un récit une vérité ?
Sylvie DI MEO
Je voulais vivre – Adélaïde de Clermont-Tonnerre – Prix Renaudot 2025 – Éditions Grasset- 478 pages- 24 € – www.grasset.fr