LA FIÈVRE MASACCIO
Masaccio, un des piliers picturaux de la Renaissance

Un géant muré dans le silence
L’autrice Sophie Chauveau revient aux origines de sa trilogie du siècle de Florence : après Lippi, Boticelli et Vinci, elle dresse le portrait du plus incandescent génie pictural de la Renaissance. Elle signe une biographie passionnante sur ce peintre à la carrière fulgurante.
En 1418 à Florence, la cité du lys est en effervescence. Alors qu’un petit groupe d’artistes invente la renaissance, un inconnu de 17 ans débarque qui les bouleverse tous. Ils l’ont pressenti Tommaso di Ser Giovanni -dit Masaccio- s’apprête à révolutionner la peinture.
Masaccio dit « l’Empoté » en français
Elle nous narre avec une plume alerte, la vie de cet homme que l’on surnomme Masaccio (empoté en français) car il semble être encombré par son grand corps et être distrait, rêveur et muré dans le silence. Il est né dans une famille aisée car son père est notaire mais meurt prématurément. Sa mère soucieuse de protéger ses fils, épouse en secondes noces un négociant en épices, homme plus âgé et deux fois veuf qui envisage d’adopter Tommaso, si celui-ci accepte de reprendre son commerce de grainetier.
Or, le gamin sait déjà ce qu’il veut et il suit son idée. Dès qu’à circulé le bruit de son talent précoce vers ses 14 ans, il n’est obsédé que d’une chose : peindre. Il arrive à Florence au moment d’une épidémie de Peste où tout étranger est suspect. La ville est d’ailleurs, ceinte de hauts murs de pierre et dotée de tours robustes. Elle possède dix portes dont trois gardées nuit et jour et la moitié de la population vit dans l’indigence.
Il ose la nudité frontale d’Adan et Ève
Hasard de la vie ou destinée, il fait la connaissance du sculpteur Donato Donatello qui le présente au peintre et architecte Filippo Brunelleschi qui travaille sur la coupole de la cathédrale Santa Maria del Fiore qui est la plus grande maçonnée jamais construite. Il se lie aussi avec le sculpteur Lorenzo Ghiberti, le trio célèbre l’encourage à rompre avec le style gothique. Il parait hanté par les grands hommes barbus qui semblent représenter son idéal. Bien qu’on le devine très peu porté sur les plaisirs de la chair.
Il collabore sur les fresques de la chapelle Brancacci avec le peintre Masolino da Panicale qu’il considère comme un « vieux » peintre gothique, il est vrai qu’en ces temps on ne vivait guère longtemps. En deux et trois ans, il atteint sa maturité de peintre. Il bouscule les perspectives, crée un rouge particulier, et choque ses commanditaires avec une représentation d’Adam et Ève chassés du Paradis entièrement nus. Il saisit la réalité humaine avec ses postures et ses mimiques. Tous ses travaux préparatoires montrent systématiquement ses personnages nus. Il aime aussi peindre ses amis dans ses fresques bibliques et il ose les premiers autoportraits. Il loge dans un couvent et néglige son apparence. Il se réfugie dans son art qui est sa seule religion. Masaccio ne se lie d’amitié que par amour de l’art. Il fait partie d’une confrérie qui n’aime que les hommes pourvus qu’ils soient beaux et qu’ils brillent de quelque talent. Il se lie pourtant d’amitié avec Fra Filippo Lippi qui bien que moine trousse les femmes et se fait la main en peignant le plafond du Bordel des Veuves. Masaccio, lui, n’a pas le goût de la débauche.
Incapable d’aimer et d’exprimer sa souffrance
Les commandes affluent car il est soutenu par les extraordinaires louanges de ses mécènes qui appâtent jusqu’au souverain pontife. Il lui commande un triptyque pour la basilique Santa Maria Maggiore à Rome. De l’argent que lui verse le pape, il s’en sert pour payer la caution de son jeune frère qui est retenu à Sienne pour dettes de jeux. Le fruit de son travail à Pise sert aussi à payer les créanciers de son frère.
Pourtant bien que célèbre, il ne sait pas se vendre et négocier, il est toujours à court d’argent. Les pigments nécessaires à ses créations coûtent cher et on lui en vole régulièrement sur les échafaudages. Alors au sommet de son art, il est frappé à Pise par une forte dépression. Quelque chose le terrasse de l’intérieur dont il ne parvient pas à se débarrasser. C’est en plus, un taiseux qui se livre rarement.
De retour à Florence, ses amis ne le lâchent pas, leurs influences se croisent et se mêlent à leur amitié. À peine achevé sa Trinité en vingt-huit jours, il quitte Florence pour Rome. Quel étrange démon le pousse à fuir ? Après un mois, on retrouve sa trace dans la capitale italienne où il a été inscrit sur le registre des voyageurs. Il gît sans vie dans une rue obscure de Rome, il avait 27 ans. On évoqua plusieurs pistes dont l’argent mais il n’avait jamais d’argent et ressemblait à un vagabond. Un amant ? Il est peut-être mort de n’aimer personne. Sa mort reste un mystère à ce jour.
On gardera en conclusion cette phrase : « Voilà un homme qui peignait trop bien la douleur pour l’inventer… »
Christian CHARRAT
La fièvre Masaccio de Sophie Chauveau – Editions Folio – 263 pages – 8,50 € – folio-lesite.fr