L'amour des trois oranges

Opéra de sergueï PROKOFIEV CRÉÉ EN 1921

Toutes les photos : Opéra de Lyon © Laurent Bourdrel

L'ABSURDE ET L'EXTRAVAGANCE SONT OMNIPRÉSENTS

Pour ouvrir sa saison, l’Opéra de Lyon propose L’Amour des trois oranges, l’opéra de Sergueï Prokofiev créé à Chicago en 1921. Composée alors que le musicien séjournait aux États-Unis, l’œuvre trouve aujourd’hui un nouvel éclat dans la mise en scène de Laurent Pelly, scénographe et metteur en scène particulièrement apprécié du public lyonnais. Il avait déjà monté cet opéra à Amsterdam en 2005. Pourquoi y revenir ? Parce que cette œuvre compte parmi ses préférées. Elle parle de théâtre, de poésie et, surtout, du pouvoir de l’imagination. Laurent Pelly y voit une formidable aventure cinématographique, pleine de fantaisie et de rebondissements.

Entre cinéma muet et univers fellinien

Certaines scènes évoquent irrésistiblement le cinéma burlesque de Mack Sennett. D’autres convoquent l’univers de Federico Fellini, notamment celui de son sublime Casanova, qui semble avoir inspiré au metteur en scène une séquence aussi étrange que fascinante : une mer de plastique noir ondule sur le plateau, laissant surgir la tête d’un chanteur. L’image est saisissante, presque irréelle.

Le cinéma n’était d’ailleurs pas étranger à Prokofiev. Le compositeur a signé plusieurs musiques de films, notamment pour Alexandre Nevski et Ivan le Terrible, deux œuvres majeures de Sergueï Eisenstein. La rencontre entre musique, mouvement et image trouve ainsi un prolongement naturel dans cette mise en scène, où le spectacle semble constamment osciller entre théâtre, cinéma et rêve.

Des costumes sombres, des images éclatantes

Pour les costumes, Laurent Pelly délaisse ses couleurs joyeuses habituelles au profit du noir. Ce choix n’enlève rien à la richesse visuelle du spectacle. Bien au contraire, il fait ressortir les silhouettes et les détails, tout en créant un contraste saisissant avec les lumières vibrantes du plateau.

Le metteur en scène puise notamment dans la peinture flamande, en particulier chez Frans Hals, pour imaginer d’imposantes fraises autour du cou des artistes. Ces collerettes plissées, caractéristiques des vêtements de la noblesse et de la bourgeoisie d’autrefois, encadrent le visage et lui donnent une présence presque picturale. Le résultat, spectaculaire, évoque aussi par moments l’univers graphique et les silhouettes exubérantes de Jean-Paul Goude.

Laurent Pelly voit grand, comme en témoignent les grandes cartes à jouer qui occupent le décor. Nous sommes au royaume du roi de Trèfle : le jeu, l’absurde et l’extravagance sont omniprésents. Sa mise en scène onirique épouse parfaitement l’esprit de l’opéra. Le noir des costumes dialogue avec des éclairages intenses et contrastés, composant des tableaux d’une grande efficacité visuelle.

Une quête rocambolesque

Dans un royaume imaginaire, le prince héritier est frappé d’une tristesse incurable. Lorsque la sorcière Fata Morgana trébuche sans le vouloir, il éclate de rire. Vexée, elle le maudit et lui jette un sort : il devra partir à la recherche de trois oranges pour trouver le bonheur. Commence une quête rocambolesque, peuplée de princesses métamorphosées, d’une terrible cuisinière, d’un rat monstrueux et de parties de cartes endiablées. Inspiré par un conte théâtral facétieux de Carlo Gozzi, caractéristique de la commedia dell’arte, le compositeur écrit un livret poétique, à l’ironie grinçante. Avec son style vigoureux, Prokofiev signe une œuvre qui captive immédiatement les oreilles, où l’orchestre est un personnage à part entière. Un monde sonore aussi riche qu’imprévisible, où une énergie folle emporte tout sur son passage.

Une partition exigeante, une distribution convaincante

Prokofiev est connu du grand public pour ses concertos pour piano et pour violon, ainsi que pour son célèbre conte musical Pierre et le Loup. L’Amour des trois oranges, chanté ici en français, se révèle toutefois moins immédiatement accessible. Malgré la vivacité de la partition et l’inventivité de la mise en scène, l’œuvre peut dérouter par la complexité de son univers et l’enchevêtrement de ses situations.

La distribution est néanmoins à la hauteur de l’ambition du spectacle. Chaque interprète trouve sa place dans cette mécanique théâtrale particulièrement exigeante. Robert Lewis, dans le rôle de Truffaldino, se distingue notamment par une prestation qui suscite l’enthousiasme du public, si l’on en juge par les applaudissements. Linard Vrielink incarne avec justesse un prince tour à tour accablé et joyeux, tandis que Jean-Fernand Setti amuse le public dans le rôle de la cuisinière inquiétante. Daniel Miroslaw, en magicien Célio, et Gabrielle Philiponet, en Fata Morgana, tirent eux aussi remarquablement leur épingle du jeu.

Enfin, il faut saluer le travail de l’Orchestre et des Chœurs de l’Opéra de Lyon, qui contribuent pleinement à la réussite de cette production. Sous la direction de Dmitry Matvienko, la partition révèle toute sa vitalité et ses contrastes.

Avec cette ouverture de saison, Laurent Pelly offre une lecture visuellement inventive et théâtralement généreuse d’une œuvre singulière de Prokofiev. Si L’Amour des trois oranges conserve une part de complexité, son imaginaire débridé, ses trouvailles scéniques et l’engagement de ses interprètes composent un spectacle qui ne manque ni d’audace ni de panache.

C.C

L’amour des trois oranges – de Serge Prokofiev – Mise en scène de Laurent Pelly – Jusqu’au 20 octobre 2026 – Opéra de Lyon – 1 place de la comédie 69001 Lyon – Billeterie au : +33 (0)4 69 85 54 54 du mardi au samedi de 12h à 18h – opera-lyon.com

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