un vestiaire à soi - féminités dissidentes au XIXè siècle
le vêtement comme acte de liberté
S'HABILLER AUTREMENT
Photo ci-dessus : Bryant and Ondrak, New York, Costume de cycliste, vers 1897-1900 © The Museum at FIT
Aujourd’hui, porter un pantalon ne dit plus grand-chose de notre liberté. Il est devenu si familier qu’on en oublierait presque qu’au XIXᵉ siècle, pour une femme, le porter pouvait être un geste de transgression. Une veste d’homme, une cravate, un chapeau, une paire de bottines…ce n’était pas seulement une question d’allure, c’était une façon de se mouvoir, de créer, de voyager – et parfois, tout simplement, de respirer.
C’est toute la force de « Un vestiaire à soi. Féminités dissidentes au XIXᵉ siècle », la nouvelle exposition du Palais Galliera. Près de 500 œuvres racontent le moment où certaines femmes commencent à s’approprier les codes du vestiaire masculin pour mieux s’affranchir de ceux qui leur sont destinés. Costumes d’amazone, pantalons, tailleurs, cravates, nœuds, hauts-de-forme : derrière ces vêtements et accessoires se dessine une autre histoire de la mode, celle d’une féminité qui invente, par sa garde-robe, une nouvelle façon d’être au monde.
Le corps en mouvement
Le vêtement n’est jamais tout à fait innocent. Il dessine une silhouette, mais il détermine aussi la manière dont un corps peut se déplacer ou être regardé. Une jupe peut entraver les mouvements quand un pantalon les libère. Une veste donne de l’allure, mais peut aussi conférer une forme d’autorité.
Il faut se souvenir de ce que signifie alors s’habiller autrement. À l’heure où le corset contraint encore le corps féminin et où crinoline puis tournure imposent leurs volumes spectaculaires, quelques femmes commencent à emprunter au vestiaire masculin ce qui leur manque le plus : la liberté de mouvement. Le pantalon devient ainsi bien davantage qu’un vêtement pratique. Il permet de monter à cheval, de marcher, de voyager, de travailler. Il accompagne l’apparition de nouvelles activités et, avec elles, de nouvelles aspirations. Car pour changer de place dans la société, il faut parfois commencer par changer d’aspect.
Les pionnières
George Sand est l’une des figures emblématiques de cette émancipation. Elle adopte le costume masculin d’abord pour son confort et sa praticité, mais aussi parce qu’il lui permet de circuler plus librement dans Paris et de s’aventurer dans des espaces et des activités jusque-là réservés aux hommes. L’habit ne change pas seulement son apparence : il modifie la manière dont elle peut se déplacer, se montrer et prendre sa place dans la société.
Rosa Bonheur, elle, pousse l’expérience encore plus loin. Sa garde-robe, exceptionnellement présentée ici dans sa quasi-intégralité, raconte une femme qui a choisi de vivre et de travailler en dehors des conventions de son époque. Pour porter le pantalon, la peintre animalière devait même disposer d’une autorisation préfectorale. Difficile, aujourd’hui, d’imaginer qu’un vêtement aussi banal ait pu nécessiter une permission officielle.
Mais Galliera ne se contente pas de convoquer les grandes figures. L’exposition fait aussi entrer dans la lumière celles dont l’histoire n’a pas retenu le nom. Quelque 150 photographies amateurs inédites montrent des femmes anonymes s’appropriant elles aussi ces nouvelles tenues. Le pantalon n’a plus rien d’un costume de scène. Il devient un vêtement vécu.
En avance sur leur temps
Peu à peu, le masculin cesse d’être exclusivement masculin. Une veste, un tailleur, une cravate deviennent les signes d’une femme active, artiste, indépendante. À la fin du XIXᵉ siècle, notamment dans les milieux artistiques et dans les communautés lesbiennes, d’autres codes apparaissent, d’autres allures s’inventent, d’autres façons de se montrer et donc de vivre deviennent possibles.
Le vestiaire masculin n’est plus seulement emprunté : il est transformé.
C’est là que l’exposition prend toute sa dimension. Ces femmes ne changent pas seulement de vêtements, elles déplacent les frontières de la féminité. Car ce qui est en jeu n’est pas simplement la question de savoir si une femme peut porter un pantalon. C’est de savoir ce que l’on autorise à une femme lorsqu’on cesse de lui imposer une posture, une manière de se tenir – et finalement une manière d’être.
La mode, espace d’émancipation
Il serait facile de considérer cette insubordination avec le recul amusé de notre époque. Après tout, le costume masculin est depuis longtemps entré dans le vestiaire féminin. De Marlène Dietrich à Yves Saint Laurent, le tailleur, la redingote ou le smoking n’ont plus rien de transgressif. Pourtant cette évidence est le fruit d’une conquête. Car la mode ne se contente pas de refléter les évolutions de la société : elle les accompagne, parfois même les devance. Ce qui commence par une audace vestimentaire peut ainsi finir par transformer durablement les usages et les représentations.
C’est peut-être ce qui rend ces silhouettes du XIXᵉ siècle si contemporaines. Elles nous rappellent que le vêtement n’est jamais seulement ce que l’on porte. Il est aussi ce que l’on s’autorise.
Au XIXᵉ siècle, avoir un vestiaire à soi, c’était déjà conquérir une part de liberté.
Sylvie di MEO
Un vestiaire à soi – Féminités dissidentes au xixᵉ siècle – Palais Galliera Musée de la Mode de Paris – 10, avenue Pierre 1er de Serbie- Paris 16è – Jusqu’au 26 septembre 2027 – Billets de 12 € à 14 € – palaisgalliera.paris.fr