bonne figure de simon chevrier

Un métier dur, un monde impitoyable

LA COURSE À LA RECONNAISSANCE

Jeune, grand, mince et photogénique, Simon Chevrier avait le profil idéal pour tenter sa chance dans le mannequinat. Dans un livre consacré à son parcours parisien, il raconte les coulisses d’un univers où la beauté ouvre des portes, mais où la sélection est impitoyable et les désillusions nombreuses.

Tout commence par une rencontre. Simon tombe amoureux de Léo dans une jardinerie, puis le retrouve sur Facebook. Entre-temps, le jeune homme est devenu mannequin à Paris. Simon entame avec lui une relation qu’il voudrait amoureuse, mais Léo ne partage pas ses sentiments. À vingt ans, les deux garçons sont encore vierges.

Comment démarrer dans le métier

Léo sait coudre et rêve de travailler dans une grande maison de couture : c’est son Graal. Il encourage Simon à tenter sa chance dans le mannequinat, le relooke, réalise ses premières photos et lui conseille de faire le tour des agences, muni de son book sur une clé USB. Finalement, l’agence de Léo accepte Simon à l’essai.

C’est la Fashion Week. Simon découvre alors un monde dont il ignore encore les règles, les codes et la brutalité.

La beauté ne suffit pas

À Paris, les mannequins sillonnent la ville en métro, leur book à la main, et attendent parfois des heures dans les agences et les maisons de couture. Pour espérer défiler pour une grande griffe, ils doivent affronter des castings qui réunissent parfois plus de 300 candidats venus du monde entier.

L’enjeu est considérable. Un défilé pour une maison prestigieuse est à la fois une consécration et une opération financièrement intéressante : le tarif peut atteindre le niveau 10, un cachet élevé qui comprend les répétitions. Mais le véritable jackpot reste la campagne publicitaire pour un parfum. Le nu, lui aussi, peut être très bien rémunéré, même si les agences se montrent, à juste titre, particulièrement prudentes.

Un comité d’accueil glaçant

Pour ces jeunes hommes, le comité d’accueil est souvent intimidant. Dans les grandes maisons, six à huit personnes peuvent prendre place derrière une table, face à une caméra. Le mannequin se présente avec son numéro. Le directeur artistique l’observe sur un écran pour juger de sa photogénie. À ses côtés, un photographe de renom chargé de réaliser la campagne publicitaire et la vidéo du défilé dans la foulée.

Les commentaires sur les physiques sont directs, parfois cruels : trop petit, trop poilu, jambes arquées… Pour une collection estivale avec des maillots de bain, les poils sont proscrits. Certains acceptent alors de s’épiler, compte tenu du cachet proposé.

Dans cet univers, l’empathie n’est guère de mise. Les sourires sont bannis, surtout sur le podium. Si le candidat ne retient pas l’attention, le directeur artistique et le photographe parcourent son book en quelques secondes. Après une longue attente, le mannequin peut être congédié au bout de trois minutes.

Ceux qui franchissent cette première étape doivent défiler, toujours sous l’œil de la caméra, avec leur numéro. Les images permettront ensuite à l’équipe de sélectionner les mannequins qui participeront au défilé.

Les sourires et le champagne sont réservés aux élus. Parmi eux, un Espagnol particulièrement élégant, qui arpente le podium avec une grâce féline qui lui vaut des applaudissements de la part de l’équipe et de faire beaucoup de défilés.

Des visages convoités, mais rarement payés

Pour se faire connaître, les jeunes mannequins doivent aussi passer par les séries photographiques publiées dans les magazines de mode, appelées « éditoriaux » ou « rédactionnels ». Ces séances ne sont généralement pas rémunérées, mais elles contribuent à bâtir une carrière et fournissent des images destinées à enrichir le book.

Un mannequin qui arrive sans éditorial est encore un New Face, un nouveau visage. Il doit alors présenter un physique suffisamment intéressant ou atypique pour que l’on accepte de miser sur lui malgré son inexpérience.

La situation des jeunes hommes venus de l’étranger est plus préoccupante encore. Ils sont logés dans de grands appartements partagés, loués par leur agence. Le loyer devra être remboursé dès qu’ils commenceront à travailler. Autrement dit, certains débutent leur carrière déjà endettée. Et, lorsque les contrats tardent à venir, il arrive qu’ils ne mangent pas à leur faim.

Les Fashion Weeks offrent néanmoins un accès à de nombreuses soirées privées, où les mannequins sont souvent invités gratuitement. Des substances peuvent également leur être proposées. Mais cette vie festive a son revers : risques d’overdose, harcèlement sexuel et situations d’emprise.

Quelques scandales ébranlent la profession

Le monde de la mode a ses scandales, ses drames et ses suicides. Notre article consacré à Richard Hoyt, présenté comme le seul supermodel mâle sous l’emprise d’un gourou, en rappelle la face sombre…

La carrière des hommes est, dans l’ensemble, nettement plus courte que celle des femmes et ils sont nettement moins payés. Christy Turlington, que Karl Lagerfeld considérait comme la plus belle des supermodels, illustre pourtant la longévité possible de certaines carrières : à 56 ans, elle apparaît dans une campagne publicitaire de Giorgio Armani pour 2026-2027.

Quand le rêve tourne au cauchemar

La dureté du métier n’a rien d’une légende. Un directeur artistique peut sélectionner un mannequin pour une campagne coûteuse, avant que le photographe, de retour de l’étranger, ne décide finalement qu’il ne lui plaît pas ou ne l’inspire pas. Le garçon, pourtant engagé pour la semaine, doit alors repartir à Paris, parfois en larmes, tandis qu’un casting est organisé en urgence pour lui trouver un remplaçant.

D’autres expériences sont tout aussi éprouvantes. Il faut parfois poser en maillot de bain sur un rocher, tandis que les vagues surprennent et trempent le mannequin. L’équipe, elle, reste emmitouflée dans ses doudounes. Sous la chaleur des projecteurs, certains jeunes hommes s’évanouissent. Loin de susciter l’inquiétude, leur malaise provoque l’agacement de l’équipe, contrariée par le temps perdu.

Les anecdotes ne manquent pas pour illustrer la violence ordinaire de ce milieu. Pour les initiés, rien de nouveau sous le soleil. Mais, pour ceux qui rêvent d’y entrer, ces réalités méritent d’être racontées.

Derrière le mannequin, un jeune homme en quête d’amour

C’est pourtant lorsque Simon Chevrier délaisse les coulisses de la mode pour évoquer son quotidien et ses sentiments que son récit touche le plus.

L’auteur possède une sensibilité réelle et de jolies formules. Il raconte son désir physique pour Léo, cette relation déséquilibrée dans laquelle il est, selon ses propres termes, celui qui prête une oreille attentive à l’autre. Il évoque aussi les rapports confus qu’il entretient avec sa mère et raconte un dépucelage qui s’est déroulé sans désir.

Ces confidences donnent au livre une autre profondeur. À la froideur du monde professionnel répond une intimité fragile, faite d’attente, de désir et de solitude. Simon compense la brutalité de son quotidien par une écriture sensible, qui réconcilie le lecteur avec ce que l’être humain peut avoir de plus touchant.

C’est sans doute là que réside la force de son témoignage : derrière le corps que l’on examine, que l’on juge et que l’on sélectionne, il y a un jeune homme qui cherche sa place, aspire à être aimé et tente de comprendre ses propres sentiments.

Un livre salutaire

Ce livre devrait être lu par tous les jeunes hommes qui rêvent de devenir mannequins. Les images de mode mettent parfois en scène des adolescents de seize ans, dont l’emploi nécessite des autorisations spécifiques. À cet âge, la frontière entre rêve professionnel et vulnérabilité personnelle mérite une vigilance particulière.

Car la mode vampirise ces jeunes gens. Elle se nourrit de leur beauté, de leur singularité, parfois de leur étrangeté, puis les abandonne aussi rapidement qu’elle les a portés aux nues.

Le témoignage de Simon Chevrier rappelle une vérité essentielle : derrière les visages parfaits et les silhouettes impeccables, il y a des êtres humains, avec leurs espoirs, leurs blessures et leurs fragilités.

Un livre nécessaire à tout aspirant mannequin.

Simon Chevrier est diplômé d’une licence d’anglais et du Master Création Littéraire du Havre. Photo sur demande a obtenu le Goncourt du premier roman 2025

Christian CHARRAT

Bonne Figure  – Éditions Les Intranquilles -160 Pages – 17,90 € – lesintranquilles.com