DERRIÈRE LES ARBRES...
le calvaire de frédéric pommier
Le cœur et l'indignation au bord des lèvres
Frédéric Pommier, auteur du livre Derrière les arbres, confesse avoir été violé de quatre à sept ans par trois hommes différents et là encore nous côtoyons l’horreur pure ! Le livre s’ouvre sur un avertissement qui précise que chaque année en France : 160 000 enfants (garçons et filles) sont victimes de violence sexuelles et 5 millions d’adultes ont été victimes de ces mêmes violences dans leur enfance. Ses chiffres sont une gifle pour le lecteur ! Les viols touchent tous les milieux sociaux. Dans cet ouvrage bouleversant, Frédéric Pommier écrit qu’il connaissait enfant déjà le goût du sperme mais pas celui du Coca Cola. Une lecture difficile totalement insupportable.
Une enfance massacrée, une âme piétinée
Le premier traumatisme commence par l’agression du petit ami de sa nourrice, qu’il décrit comme un géant. Il revient de son séjour chez sa nourrice mutique, il ne parle plus, enfin pas comme avant… Le second viol est commis par le gardien, homme à tout faire de la résidence où il vit avec sa famille. Il fait quotidiennement du vélo et la chaîne de son vélo saute régulièrement. Le gardien qui le répare, l’entraîne dans une pièce au sous-sol qui lui sert d’atelier et l’abuse sexuellement. Le pire reste à venir, cet homme le présente à un ami « très gentil » qui le prend en photo d’abord habillé puis nu dans différentes positions humiliantes. Retranscrire ce que cet enfant a subi est abominable, on frôle la nausée. Il raconte aussi les vacances au Portugal où il subit des attouchements de la part d’un adolescent portugais au sourire étincelant, petit ami de Nadia, fille de la famille, qui les accueille, ses parents et lui, à Coimbra.
À 7 ans et trois quarts (comme l’écrit l’auteur), il fait la connaissance chez son oncle qui est aussi son parrain, de « Monsieur le maire. » Ce dernier s’intéresse beaucoup à lui et lui fait visiter la propriété dont une maison cachée par d’épais feuillage et aux volets fermés. À l’intérieur, il lui impose une fellation avec une éjaculation faciale. L’élu lui recommande de ne surtout rien dire de ce qui s’est passé, ce sera leur secret… Comment un enfant peut-il se construire après tout cela ? Il s’interroge, la mort va le hanter durant des années.
Être différent, un état passager ou une réalité à accepter ?
Chaque garçon gay a connu dans son enfance, le sentiment d’être « différent ». Fréderic ne joue pas au football mais plutôt à la poupée, à l’école on le traite de chochotte, il se fait harceler régulièrement. Le père de famille trouve son fils efféminé et leurs rapports sont compliqués. Il pratique la danse, joue de la musique et est très sensible ce qui est suspect… On l’envoie consulter un psychologue car il entend des voix. Ceci inquiète sa mère à laquelle il se confie mais pas sur l’origine de ces voix (les viols). Pour se rassurer, il accepte d’avoir sa première relation sexuelle avec une jeune allemande, malheureusement le garçon souffre d’un phimosis qui rend cette expérience douloureuse. Il tente une nouvelle expérience hétérosexuelle sans aucun affect, il a quinze ans. Il rejoint un internat où il prend des cours de théâtre et lit beaucoup : Shakespeare, Corneille. Il découvre les œuvres de Jean Genet qu’il dévore. Puis monte sur les planches pour une pièce qui est un succès : ses parents, son frère et sa sœur sont présents et le congratule. La fête, après le spectacle, est très arrosée, il se réveille nu avec la main droite sur le sein de Camille et la gauche sur la fesse droite de Boris. Il mène une vie sexuelle débridée et à 16 ans attrape une maladie vénérienne, qui lui est impossible de cacher à ses parents d’où l’importance du préservatif. Il sera exempté du service national alors obligatoire, à cause de sa sensibilité.
Journaliste, le métier dont il rêvait
Il obtient une maîtrise de journaliste. Après de nombreux CDD, le jeune homme est engagé à France Inter au service politique où il connait un franc succès. Il se marie et a, avec la jolie Estelle, un garçon et une fille. C’est lors de l’anniversaire de son fils qui vient d’avoir 7 ans que la mémoire qu’il décrit comme farceuse, revient puis s’éloigne… Il raconte le viol du maire qui est devenu un homme politique. Il s’est ouvert de cet acte immonde auprès de son frère et de sa sœur, mais jamais auprès de ses parents par manque de courage et de mots pour leur dire l’impensable. Il boit plus que de raison, grossit beaucoup et culpabilise de penser encore aux hommes. Il se sent tellement moche au fond de lui, tellement abîmé, tellement sale. Plusieurs déménagements l’apaisent momentanément. Il évite la ville où vivent ses parents car le maire est un ami de ses derniers.
Sa famille fait bloc autour de lui
Il trouve enfin le courage de se confier à ses parents qui culpabilisent terriblement. Encouragé par sa famille, il se décide enfin à porter plainte contre l’élu devenu député. Ce dernier brigue d’ailleurs un ministère. Le temps file et les viols commis sur mineurs sont souvent prescrits. Heureusement, la loi a changé, on peut maintenant porter plainte jusqu’à 30 ans à partir de la majorité. La sortie du silence est une lutte quotidienne et la prescription est complice des violeurs d’enfants. Ces délits ne devraient jamais être prescrits dans la durée. Marie Laforêt qui a subi le même sort, ne se décide à parler des viols dont elle fut victime que très tardivement. C’est ce que les docteurs appellent la mémoire traumatique. Le corps lui s’en souvient, c’est la mémoire cellulaire. Frédéric endure tout cela et son couple n’y survit pas. Devenu célibataire, il se livre alors à une frénésie homosexuelle où le corps exulte sans jamais toucher le cœur. Il pense que baiser est pour lui le meilleur moyen de se réparer. Au fil de ses errances sexuelles, il finit pourtant par trouver ce que Jean-Louis Bory, écrivain et journaliste, appelait « sa moitié d’orange », en la personne d’Augustin qui lui, fut violé par sa mère…
Le livre de Frédéric Pommier est un exutoire thérapeutique important pour lui et essentiel pour la société. Nous devons ouvrir les yeux sur ces crimes exercés sur des êtres sans défense dont la vie est brisée. L’auteur, en trouvant les mots pour décrire son cauchemar est en passe de se reconstruire. Il affronte avec force le regard des téléspectateurs sur les plateaux où il est invité. Au fil de sa narration, un silence pesant s’installe tant les faits sont innommables. Un livre difficile mais nécessaire. On appelle de nos vœux à la non-prescription des viols d’enfant et à la plus grande fermeté dans les condamnations de ces monstres pervers. On ne touche pas à un enfant, jamais !
Christian CHARRAT
PS/ Deux ans après sa plainte, le maire a été entendu par la police le 27 janvier 2026. Il a nié en bloc mais a décidé de ne pas se représenter aux élections municipales…
Derrière les arbres – Frédéric Pommier – Éditions Flammarion – 336 pages – 21,50 € – editions.flammarion.com