LE savoir en trompe-l'œil
guimet-musée des arts asiatiques
LA PREMIÈRE BIBLIOTHÈQUE DES DÉSIRS
Et si le savoir se transformait en désir ? Au musée Guimet, une fascinante exposition consacrée au chaekgeori, ces bibliothèques coréennes peintes en trompe-l’œil, révèle un monde où les livres côtoient les objets précieux, où les perspectives se déforment et où le réel finit par céder la place au rêve.
Il faut s’approcher pour comprendre. Sur les grands paravents coréens, les livres s’alignent avec une rigueur presque hypnotique. Entre leurs pages apparaissent porcelaines, bronzes, vases, pinceaux, instruments d’écriture, objets venus de Chine ou du Japon. Puis, au fil du temps, des montres, des lunettes, des horloges et toutes sortes de curiosités occidentales viennent s’inviter dans ce cabinet imaginaire. Tout est peint.
C’est la magie du chaekgeori, littéralement « livres et objets », un genre pictural qui apparaît à la fin du XVIIIe siècle dans le royaume de Joseon et dont le musée Guimet raconte l’extraordinaire évolution, du XVIIIe au XXe siècle.
Un monde imaginaire
L’histoire commence avec un roi qui aime les livres au point de vouloir les avoir constamment sous les yeux. En 1776, Jeongjo monte sur le trône de Joseon. Grand lecteur, il possède une importante bibliothèque royale, mais le pouvoir laisse peu de temps à la lecture. Son idée est aussi simple qu’ingénieuse : pourquoi ne pas faire peindre ses livres ? Dans son cabinet d’étude, puis jusque derrière son trône, les peintures de bibliothèques deviennent ainsi une présence symbolique. Elles prolongent l’espace du lettré et rappellent en permanence les vertus attachées au savoir : réflexion, curiosité, conversation savante.
Le procédé est pourtant loin d’être purement coréen. Les ambassades envoyées régulièrement à Pékin jouent un rôle essentiel dans cette histoire. Les diplomates de Joseon y découvrent les cabinets de trésors chinois, où livres et objets précieux sont savamment accumulés, mais aussi les nouvelles techniques de perspective diffusées à la cour des Qing par les artistes jésuites européens.
La Corée ne se contente pas de copier. Elle mélange, transforme, réinvente. De cette rencontre entre l’érudition chinoise et la perspective européenne naît un langage pictural inédit : le chaekgeori.
On se met à rêver
Et puis quelque chose change. La bibliothèque ne se contente plus de montrer des livres. Elle commence à collectionner le monde transformant ses étagères en cabinets de curiosités. Porcelaines, bronzes archaïsants, objets chinois, japonais ou occidentaux viennent les remplir. Les instruments du lettré côtoient des objets précieux ou simplement utiles.
La bibliothèque devient alors moins le reflet de ce que l’on possède que l’image de ce que l’on aimerait posséder. Un cabinet des désirs, en somme. Et c’est là que le chaekgeori devient étonnamment contemporain. Car ces objets ne sont pas nécessairement ceux du commanditaire. Ils peuvent être ceux auxquels il aspire, ceux qui racontent ses passions, son statut, ses goûts ou le monde auquel il souhaite appartenir.
L’Art de l’illusion
Chaque objet semble choisi pour une raison. Il possède sa propre histoire, sa propre valeur, mais aussi sa part de mystère. Ensemble, ils composent moins une collection qu’un paysage intérieur. Les bibliothèques sont peintes sur papier ou sur soie, puis montées sur des panneaux de bois. Les étagères semblent se prolonger au-delà de toute logique architecturale, certains objets flottent, les proportions se dérèglent. Et peu à peu, le trompe-l’œil se libère du réel. Les perspectives se brisent, les formes se distordent. Des animaux fantastiques apparaissent. Le livre lui-même perd progressivement sa fonction savante pour devenir un élément décoratif parmi d’autres. Le trompe-l’œil ne cherche plus à reproduire le monde : il s’en affranchit pour inventer le sien.
Une Corée ouverte sur le monde
C’est aussi l’un des mérites de l’exposition du musée Guimet : faire voler en éclats l’image d’une Corée longtemps présentée comme un « royaume ermite ». Car ces peintures racontent exactement l’inverse. Elles témoignent d’un pays curieux, connecté, qui regarde ce qui vient d’ailleurs, l’intègre et le transforme. Les objets chinois, japonais et occidentaux qui apparaissent dans les bibliothèques racontent les échanges, les voyages et la circulation des idées. Un exceptionnel rouleau peint de plus de cinq mètres, réalisé au XVIIIe siècle et présenté ici pour la première fois, permet notamment de mesurer l’ampleur de ces influences. Des œuvres provenant du Louvre et de l’Asian Civilisations Museum de Singapour viennent également éclairer la diffusion des codes de la perspective. Le chaekgeori n’est donc pas seulement une histoire de bibliothèques peintes. C’est une histoire de regards qui circulent.
Se raconter par les objets
Et c’est peut-être ce qui rend ces œuvres si familières. Nous aussi, nous collectionnons des images de ce que nous ne possédons pas encore : une robe, une maison, un hôtel, un livre, une destination. Nous sauvegardons, classons, composons. Nous fabriquons des univers avant même de les habiter.
Les peintres coréens avaient déjà compris quelque chose d’essentiel : l’objet désiré peut parfois en dire davantage sur nous que l’objet possédé.
Aujourd’hui notre bibliothèque idéale tient dans un écran. Celle du chaekgeori tenait dans un paravent.
Même illusion, autre époque.
Sylvie di MEO
Le savoir en trompe-l’œil – Corée, XVIIIe-XXe siècle–jusqu’au 4 janvier 2027. Guimet – Musée national des arts asiatiques – 6, place d’Iéna 75116 Paris – guimet.fr