le sentiment des crépuscules

La rencontre de trois légendes

DALI ET GALA UNIS PAR UNE AMBITION COMMUNE

Clémence Boulouque signe un récit aussi érudit que captivant autour d’une rencontre historique : celle de Salvador Dalí, Stefan Zweig et Sigmund Freud, le 19 juillet 1938, à Londres, où le père de la psychanalyse s’est réfugié avec sa famille après avoir fui l’Autriche, devenue hostile aux Juifs à la suite de l’Anschluss.

Un rencontre sous la houlette d’Edward James

Dalí est accompagné de Gala, son épouse et muse. Mystérieuse, impassible, elle cultive le silence comme une arme, une présence énigmatique qui semble peser sur chacun des échanges. Le couple est escorté par Edward James, richissime mécène britannique et fervent soutien du mouvement surréaliste. Héritier d’une immense fortune familiale, collectionneur passionné et personnage extravagant, James inspira également René Magritte, qui le représenta dans plusieurs de ses œuvres. Derrière cette fortune se cache pourtant une profonde solitude. Éperdument amoureux de son épouse Tilly, il est en réalité attiré par les hommes, contradiction intime qui nourrit toute la complexité de sa personnalité.

Freud et la cocaïne

Freud reçoit ses visiteurs en présence de sa fille Anna, décrite comme une femme effacée, presque absente à elle-même. Peu désirée par ses parents, elle deviendra pourtant indispensable à son père, tant sur le plan personnel qu’intellectuel.

L’autrice évoque également des aspects moins connus de la vie de Freud, notamment son intérêt précoce pour la cocaïne, à laquelle il fut lui-même dépendant, ainsi que ses recherches sur cette substance. Elle rappelle aussi ses travaux sur l’hystérie masculine et la bisexualité, tout en livrant une belle réflexion sur son héritage :« Freud a cherché à rendre l’humanité plus lucide, pas plus heureuse. Il n’a pas rendu les êtres meilleurs. Il leur a donné des clés pour trouver leur complétude, pas leur bonté. » Cette phrase résume à elle seule la portée philosophique du livre.

Pour Dalí, cette visite dépasse largement le simple hommage au maître de la psychanalyse. Il souhaite l’impressionner, mais aussi repartir avec un souvenir, quitte à dérober un objet. Exubérant, théâtral, bavard jusqu’à l’excès, il occupe l’espace avec une énergie débordante. À l’inverse, Stefan Zweig, fidèle admirateur de Freud, entretient avec lui une relation intellectuelle profonde. Il lui soumet régulièrement ses manuscrits et attend ses analyses avec autant d’admiration que d’appréhension.

Faits historiques et trajectoires personnelles

En un peu plus de deux cents pages, Clémence Boulouque réussit le pari de mêler avec une remarquable fluidité les faits historiques et les trajectoires personnelles de chacun des protagonistes. Le lecteur assiste à cette rencontre comme à une représentation théâtrale dont chaque personnage entre en scène avec ses blessures, ses ambitions et ses contradictions. Le huis clos devient peu à peu le miroir d’une époque qui bascule vers la guerre.

L’autrice laisse également transparaître une certaine distance critique à l’égard du couple Dalí. Tous deux apparaissent comme un duo fasciné par la célébrité, l’argent et la réussite sociale, davantage uni par une ambition commune que par un véritable amour. Une observation résume parfaitement cette relation : ils partageaient plus qu’une vie, ils partageaient une ambition. Lorsque cette rencontre a lieu, Freud est déjà gravement atteint d’un cancer de la mâchoire qui le fait souffrir depuis seize ans. Son élocution est difficile, mais son esprit demeure d’une étonnante vivacité. Il s’éteindra le 23 septembre 1939, à l’âge de 83 ans, quelques semaines après le début de la Seconde Guerre mondiale.

À la croisée du roman, de la biographie et de l’essai historique, Le sentiment des crépuscules redonne vie à un épisode méconnu du XXᵉ siècle. Porté par une écriture élégante, précise et sensible, ce livre fait dialoguer trois immenses figures de la culture européenne au moment où un monde s’apprête à disparaître.

Le sentiment des crépuscules  – de Clémence Boulouque. Folio, 208 pages, 8,60 € – folio-lesite.fr