Les dents de l'enfer
la genèse d'un film culte
LA PRÉSENCE D'ALFRED HICTHCOCK, UN CLIN D'ŒIL AMUSANT
Le troisième long métrage du jeune Steven Spielberg est un véritable coup de maître. Immense succès commercial, Les Dents de la mer devient en quelques semaines un phénomène mondial, imprimant dans l’imaginaire de millions de spectateurs une peur durable des requins. Le film va même contribuer à inventer le concept de blockbuster estival. Pourtant, cette production hors norme a bien failli ne jamais voir le jour…
Mahi Grand est un artiste aux multiples facettes : il travaille pour le cinéma, la scénographie théâtrale et la bande dessinée. On comprend dès lors son intérêt pour le film culte de Steven Spielberg. Dans Les Dents de l’enfer, il nous entraîne, à travers ses dessins, dans les coulisses d’un tournage devenu légendaire, celui de Jaws, réalisé notamment sur l’île de Martha’s Vineyard, dans le Massachusetts.
Le précoce Steven Spielberg
Steven Spielberg n’a que 26 ans lorsqu’il se voit confier la réalisation de Jaws. Il s’est déjà fait remarquer avec Duel, un téléfilm à petit budget devenu une référence du cinéma de genre.
Le jeune réalisateur découvre alors le scénario de Jaws, adapté du roman à succès de Peter Benchley. Il s’y intéresse immédiatement, même s’il n’est pas convaincu par le scénario dans sa première version. Les producteurs font appel à plusieurs scénaristes pour retravailler le texte. Spielberg participe lui-même activement à cette réécriture, parfois au jour le jour, pendant le tournage.
Un tournage qui tourne au cauchemar
Certains films semblent condamnés à accumuler les difficultés. Les Dents de la mer va rapidement rejoindre cette catégorie.
Le tournage connaît des problèmes à répétition. Le budget explose, le calendrier dérape et les difficultés techniques se multiplient. Le principal défi porte sur le requin mécanique, qui doit être suffisamment impressionnant pour incarner le monstre invisible imaginé par Spielberg. Les spécialistes déconseillent de filmer un véritable requin et il faut donc concevoir plusieurs modèles mécaniques, gigantesques et particulièrement complexes à utiliser. Le casting n’est pas non plus évident. Plusieurs acteurs prestigieux refusent le projet. Spielberg s’entoure finalement de Roy Scheider, Richard Dreyfuss et Robert Shaw, qui vont donner corps aux trois personnages principaux.
Le réalisateur doit également composer avec les caprices de la météo, les problèmes techniques et les contraintes du tournage en mer. Les bateaux de plaisance qui apparaissent dans le champ, les mouvements de l’océan et les pannes du requin mécanique compliquent encore la production. Le tournage, initialement prévu pour durer quelques semaines, s’éternise. Les difficultés sont telles que Spielberg et les producteurs doivent affronter la menace d’une intervention du studio.
Pour raconter cette véritable descente aux enfers, Mahi Grand fait également appel à une figure tutélaire du cinéma : Alfred Hitchcock. SpIielberg admirait profondément le maître du suspense et Grand imagine sa silhouette comme un personnage récurrent, observateur ironique des mésaventures de Spielberg. Hitchcock devient ainsi une sorte de ponctuation humoristique au fil de la narration.
Une descente aux enfers pour tous
La bande dessinée de Mahi Grand nous plonge moins dans les profondeurs de l’océan que dans les coulisses d’une production qui semble échapper à tout contrôle.
Le retard s’accumule, les tensions grandissent et l’équipe doit faire preuve d’une patience considérable. Le navire utilisé pour le tournage, lui-même, devient presque un personnage à part entière : il prend l’eau et participe à l’impression de catastrophe générale. Mais Spielberg s’accroche. Une fois le tournage terminé, il se concentre sur le montage avec Verna Fields. C’est à ce moment que le film va véritablement prendre sa forme définitive. La musique joue également un rôle essentiel. Spielberg fait appel à John Williams, dont la célèbre partition va contribuer à installer une tension devenue immédiatement reconnaissable. Quelques notes suffisent désormais à faire surgir, dans l’esprit du spectateur, la menace du requin. Le résultat dépasse toutes les attentes. Sorti en 1975, Les Dents de la mer devient un immense succès populaire et contribue à transformer le jeune Spielberg en star de Hollywood. Le film ouvre également une nouvelle ère pour l’industrie américaine : celle du blockbuster estival.
Un album aux allures de storyboard
Cette bande dessinée se lit avec attention, aussi bien pour son contenu documentaire que pour la qualité de ses dessins et de ses couleurs. Mahi Grand connaît particulièrement bien l’univers du cinéma et cela se ressent dans sa manière de mettre en scène les différentes étapes du tournage. Le storyboard occupe une place essentielle dans la fabrication d’un film : il permet de visualiser les plans avant leur réalisation et sert de véritable outil de préparation pour le réalisateur et son équipe. Fort de son expérience dans le cinéma et la scénographie, Mahi Grand maîtrise parfaitement cet univers graphique. Son album constitue ainsi une plongée passionnante dans les coulisses d’un film devenu mythique. Une lecture qui devrait séduire aussi bien les amateurs de bande dessinée que les cinéphiles.
L’auteur
Mahi Grand né en 1969, se forme au dessin à la prestigieuse école Penninghen, à Paris, avant d’intégrer l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs. Après son diplôme, il s’oriente vers la scénographie théâtrale puis vers le cinéma, en travaillant notamment sur des films de Bruno Dumont, Noémie Lvovsky, Roschdy Zem et Xavier Giannoli.
Également sculpteur et peintre, il met son expérience et ses talents de dessinateur au service de la bande dessinée.
Christian CHARRAT
Les Dents de l’enfer – – de Mahi Grand -184 pages, 23 € – Éditions Dargaud – dargaud.fr






