Not my type de E.Jean carroll
deux procès mémorables
UN CLIMAT DÉLÉTÈRE
Encore peu connue du grand public français, E. Jean Carroll s’inscrit pleinement dans la thématique « Femmes d’influence : l’audace de s’imposer ». Journaliste au sein du magazine Elle, où elle anime la célèbre rubrique « Demandez à E. Jean », cette autrice – qui a également écrit pour l’émission satirique Saturday Night Live – fait aujourd’hui parler d’elle en raison des accusations qu’elle porte contre Donald Trump.
D’une rencontre fortuite à l’agression présumée
Les faits remonteraient à une rencontre inopinée dans le grand magasin new-yorkais Bergdorf Goodman. Selon le récit de la journaliste, Donald Trump la reconnaît et lui demande de l’aider à choisir un ensemble de lingerie offert en cadeau. Après avoir sélectionné un body en dentelle, ce dernier lui suggère de l’essayer. Pensant à une plaisanterie inspirée de son expérience d’auteure comique, E. Jean Carroll lui réplique sur le ton de l’humour qu’elle le fera s’il l’essai lui aussi par-dessus son pantalon.
L’interaction bascule rapidement. Le président américain l’aurait entraînée dans une cabine d’essayage avant de l’agresser sexuellement.
Un contexte de controverses récurrentes
Ces révélations s’ajoutent à une série de polémiques entourant le comportement de Donald Trump envers les femmes. En 2016, le journaliste David Fahrenthold, du Washington Post, avait révélé un enregistrement datant de 2005 pour l’émission Access Hollywood dans lequel l’homme d’affaires tenait des propos explicites et très dégradants sur les femmes. D’autres épisodes, comme des invectives adressées à des journalistes à bord d’Air Force One, ont régulièrement alimenté les critiques sur ses attitudes sexistes et sa santé mentale.
Une confrontation judiciaire sous haute tension
Après de nombreuses hésitations, E. Jean Carroll se décide à porter l’affaire devant les tribunaux, pleinement consciente de la bataille juridique et médiatique qui l’attend. Face à elle, Donald Trump déploie d’importants moyens financiers et s’entoure d’avocats de renom. Le récit s’ouvre d’ailleurs sur un interrogatoire particulièrement incisif.
L’avocat de la défense, Joe Tacopina, soumis à un tarif horaire estimé à 750 dollars, mène une stratégie offensive. Il questionne la plaignante sur sa vie privée, le nombre de ses relations sexuelles passées ou encore ses choix vestimentaires afin de remettre en question sa crédibilité. Il s’interroge également sur l’absence de cris lors des faits présumés – un phénomène pourtant fréquemment expliqué par les spécialistes par la sidération et la dissociation traumatique dont sont victimes les personnes agressées. La défense soutient ainsi que ces accusations seraient motivées par des intérêts financiers et le désir de nuire à l’ancien président, revenu au pouvoir depuis.
Des soutiens de poids et des attaques répétées
Face aux coûts élevés de cette procédure judiciaire articulée autour de deux procès, la journaliste reçoit le soutien financier de Reid Hoffman fondateur de LinkedIn, qui contribue à la prise en charge de ses frais de justice. Pour sa défense, E. Jean Carroll fait appel à Robbie Kaplan, figure majeure du droit civil aux États-Unis, notamment célèbre pour avoir porté l’affaire Windsor dans le cadre de l’enquête sur Jeffrey Epstein et les grands de ce monde. Elle a aussi ouvert la voie à la reconnaissance du mariage pour tous dans le droit fédéral américain.
En parallèle des audiences, le climat autour de la journaliste s’assombrit. Visée par une vague de messages de haine et de menaces de mort, elle confie craindre pour sa sécurité. De son côté, Donald Trump multiplie les déclarations publiques pour réfuter ses propos : il affirme ne pas la connaître, soutient qu’elle « n’est pas son genre de femme », allant même jusqu’à la confondre avec son ex-épouse lors de la présentation d’un cliché d’époque.
Verdict historique et réparations financières
Qualifiant systématiquement ces accusations de « fake news ». Au terme d’un premier procès civil, le jury fédéral reconnaît l’ancien président – qui ne se présente pas devant le tribunal – responsable d’agression sexuelle et de diffamation, le condamnant à verser 5 millions de dollars de dommages et intérêts à la journaliste. À l’issue d’une seconde procédure portant sur d’autres propos diffamatoires, les sanctions financières sont portées à plus de 83 millions de dollars (atteignant près de 100 millions au total). E. Jean Carroll a annoncé son intention d’allouer une part importante de ces indemnités à des organisations défendant des causes progressistes et les droits civiques.
La résilience par la plume
Au-delà de la gravité des faits et de la violence des attaques subies tout au long de la bataille judiciaire, le récit d’E. Jean Carroll se distingue par une touche d’ironie et un ton acéré. Journaliste chevronnée, elle a bâti sa carrière en collaborant régulièrement avec des titres majeurs tels qu’Elle ou Vanity Fair, tout en signant des sketchs pour l’émission culte Saturday Night Live. Elle est également l’auteure d’une biographie remarquée consacrée à Hunter S. Thompson, figure emblématique du « journalisme gonzo » disparue en 2005. Un parcours littéraire et journalistique qui témoigne d’une maîtrise affirmée du récit et de la satire.
Christian CHARRAT
Not my type – (pas mon genre) – de E. Jean Carroll – Éditions du Cherche-Midi – 432 pages – 23 € –lisez.com/editeurs/cherche-midi