suspects - van gogh, trickers & co
Une exposition insolente mais nécessaire
LEIGH BOWERY, AMBASSADEUR DE LA PROVOCATION
Photo ci-dessus : Nick Knight, Leigh Bowery: Yellow, 1987 Impression sur papier Baryta, 88,9 × 116,84 cm- Courtesy: Knight Studio © Nick Knight, 2026
Une partie de l’art moderne est née dans un climat contestataire qui, de la bohème au mouvement dada, s’est affranchi des règles de la « bonne société ». Certains artistes transgressifs ont alors choisi les chemins de traverse, ceux des humbles, des hors-la-loi, des fripons et autres trouble-fête, réactivant le jeu sans fin du chaos.
Leur démarche permet à l’art de remplir l’une de ses fonctions majeures dans nos sociétés modernes : mettre en turbulence les convictions, remettre en question ce qui semble acquis, élargir notre champ de conscience et faire voler en éclats les conventions. Cette attitude, de la fin du XXe siècle à aujourd’hui, est au cœur de l’exposition Suspects – Van Gogh, Tricksters & Co., présentée à la Fondation Vincent van Gogh à Arles.
Le peintre qui incendia l’avenir
En 1888, Vincent van Gogh écrit à son ami, le peintre Émile Bernard, qu’il « méprise profondément les règlements, les institutions &c. enfin [qu’il] cherche autre chose que les dogmes ». Déterminé à renouveler les possibilités de la peinture, il y parvient en une dizaine d’années de pratique seulement : il incendie l’avenir.
Antonin Artaud percevra avec une rare acuité la puissance subversive de son œuvre : « Non, Van Gogh n’était pas fou, mais ses peintures étaient des feux grégeois, des bombes atomiques… »
Cette phrase résume à elle seule l’esprit de l’exposition : montrer comment, après Van Gogh et jusqu’à aujourd’hui, certains artistes ont choisi la dissidence plutôt que la conformité, l’excès plutôt que la mesure.
Les « tricksters », ces perturbateurs nécessaires
Suspects -Van Gogh, Tricksters & Co. s’inspire des comportements de ces grands perturbateurs que les anthropologues désignent sous le terme de « tricksters ». Présents dans les mythologies de nombreuses civilisations, ces personnages rusés, facétieux, parfois provocateurs ou savants moqueurs, jouent un rôle essentiel : déjouer les conventions, bousculer les règles établies et relativiser les certitudes d’une communauté.
L’exposition met ainsi en lumière les audaces d’artistes qui, dans le sillage de Vincent van Gogh, ont choisi la dissidence plutôt que la conformité. Des transgresseurs, des contestataires, des incendiaires ou des réprouvés dont les œuvres témoignent d’une liberté et d’une insolence parfois traversées par une amertume plus poétique que véritablement parodique.
Parmi eux et pour les non-initiés, Leigh Bowery, génial provocateur qui inspira notamment Alexander McQueen pour l’un de ses défilés les plus marquants.
Les artistes, entre grotesque et autodérision
Parmi les figures convoquées par l’exposition, Pablo Picasso (1881-1973) occupe une place particulière. Son alter ego, Arlequin, personnage marginal et populaire, héritier du bouffon, apparaît à plusieurs reprises dans le parcours, interprété par Picasso lui-même ou revisité par des artistes aussi différents que Robert Filliou (1926-1987), Cindy Sherman (née en 1954 et qui couronnée de succès, elle est l’une des artistes les mieux payées de son temps) ou Bruce Nauman (né en 1941).
L’exposition réunit également des « pitres » aussi bouleversants qu’Urs Lüthi (né en 1947), Jacques Lizène (1946-2021) ou Nina Childress (née en 1961) ; des maîtres de la ruse comme Maurizio Cattelan (né en 1960 et créateur du magazine inspirant Toiletpaper créé en 2010) ou Martin Kippenberger (1953-1997) ; ainsi que des figures nocturnes et débridées telles que Luciano Castelli (né en 1951) ou Leigh Bowery (1961-1994).
Le grotesque et l’autodérision deviennent ici de véritables stratégies de déstabilisation. On le découvre avec Mathis Collins (né en 1989), Clément Courgeon (né en 1997), engagé dans une lutte absurde avec un balai, ou encore Anna Byskov (née en 1984), tentant de gravir un escalier de papier.
Les œuvres de Walter Swennen (1946-2025) transforment quant à elles le tableau en une véritable arène où se joue un combat aussi absurde que jubilatoire.
D’autres artistes semblent explorer la violence, comme Cameron Jamie (né en 1969) ou Ellen Cantor (1961-2013). Mais derrière cette apparente fascination pour la brutalité se dessine surtout une position de victimes révoltées, comme le révèlent les œuvres de Mike Kelley (1954-2012), Maria Lassnig (1919-2014) ou Philippe Perrot (1967-2015).
Avec Mire Lee (née en 1988), l’exposition pousse encore plus loin cette réflexion : accepter de regarder ce que nous refoulons par convention permettrait de ranimer la pulsion vitale du monde.
C’est précisément ce que Van Gogh a su accomplir. Antonin Artaud l’exprime avec force : « Cela veut dire que l’apocalypse, une apocalypse consommée couve à cette heure dans les toiles du vieux Van Gogh martyrisé, et que la terre a besoin de lui pour ruer de la tête et des pieds. »
Une exposition qui dérange – et qui fait du bien
Cette exposition étonnante, conçue par les commissaires Jean de Loisy et Margaux Bonopera, n’est décidément pas une simple exposition. Elle interroge, dérange, provoque et nous oblige à regarder autrement ce que nous pensions connaître.
Une exposition qui ressemble finalement à son sujet : libre, insolente et profondément nécessaire. Une urgence !
Suspects – Van Gogh, Tricksters & Co – Fondation Vincent van Gogh – Arles – Jusqu’au 18 octobre 2026 – Entrée : 10 € – 3, rue du Docteur-Fanton, 13200 Arles- Tél. : +33 (0)4 88 65 82 93 – fondation-vincentvangogh-arles.org
Photo ci-dessus : Martin Kippenberger, Berlin bei Nacht (Grosse Wohnung, nie zu Hause | Dialog mit der Jugend | Deckname Hildegard) (détail), 1981, Triptyque, huile sur toile, 50 × 60 cm chaque, Grässlin Collection, St. Georgen © Grässlin Collection, St. Georgen et The Estate of Martin Kippenberger, galerie Gisela Capitain, Cologne – Photo : Simon Vogel, Cologne